Ostéopathie et psychologie : comment libérer ses émotions par le corps ?

Travail corporel de libération des émotions en séance de PsychOstéo Thérapie

C’était il y a longtemps, au tout début de ma pratique. Lors d’un entraînement entre thérapeutes, ma partenaire de travail, une amie québécoise que je salue au passage, avait les mains posées sur ses jambes, paumes tournées vers le sol. Je ne saurais pas vous dire ce qui m’a traversé à cet instant précis : j’ai pris ses mains et je les ai retournées, paumes vers le ciel.

Elle a éclaté en sanglots.

La seconde d’avant, rien ne laissait deviner l’émotion qui attendait derrière ce geste. Aucun mot n’avait été prononcé, aucun souvenir convoqué. Et pourtant, quelque chose venait de se libérer, qui était resté retenu dans son corps.

Ce moment est devenu la base de ma pratique, et il ne m’a jamais quitté : un geste juste, fait au bon moment, peut ouvrir ce que des heures de parole n’avaient pas encore touché. Les portes du langage ne sont pas toutes dans les mots. Certaines sont dans le corps, et l’on peut apprendre à les trouver. Depuis plus de vingt ans, elles guident mon travail de libération des émotions et d’accompagnement des psychotraumatismes, et c’est ce chemin que je veux vous présenter ici.

Le corps d’un côté, la psyché de l’autre

Si vous accompagnez des personnes, par le geste ou par la parole, vous avez sans doute déjà rencontré ce moment où votre outil s’arrête au bord de quelque chose.

Les praticiens du corps le connaissent bien. Vous travaillez une structure, et des émotions montent sans prévenir : des larmes sur la table, une colère qui surgit, un souffle qui se coupe. La séance ne visait pourtant que la mécanique. Les psychologues le connaissent tout autant, dans l’autre sens : la personne parle, comprend, relie, et pendant ce temps son corps se tend, se ferme, retient. Tout se joue là, sous vos yeux, et la parole n’y accède pas.

Nos formations nous ont appris à choisir un territoire : le corps aux uns, la psyché aux autres, chacun adressant à son voisin ce qui déborde de son champ. J’ai vécu cette séparation de l’intérieur. Psychologue clinicien formé au psychotraumatisme, praticien en thérapie manuelle d’inspiration ostéopathique, je recevais des personnes qui venaient consulter tantôt l’un, tantôt l’autre. Et des deux côtés de la même porte, je faisais le même constat : ce qui fait souffrir ne se découpe pas. Une émotion bloquée est à la fois une pensée envahissante, une tension nerveuse et une douleur qui s’installe. Pourquoi nos pratiques, elles, restent-elles découpées ?

C’est de cette question qu’est née la PsychOstéo Thérapie, avec ses MOCLÉ, les Mouvements Ostéo-Corporels de Libération Émotionnelle : l’approche que j’enseigne, et que j’ai présentée dans un article dédié . Je voudrais vous montrer ici ce qui se passe, concrètement, lorsqu’on rend au corps sa place dans la libération des émotions.

Pourquoi corriger la structure ne suffit pas toujours

Commençons par une interrogation que tout praticien manuel a rencontrée. Vous corrigez une structure, le corps repart dans ses bons rouages, tout devrait fonctionner. Et une semaine plus tard, la personne revient : tout s’est remis en vrille. Si tout était mécanique, comment l’expliquer ? Une structure libérée devrait tenir.

La raison n’est pas mécanique. Ce qui s’exprime à travers ces rechutes, ce sont le plus souvent des émotions restées bloquées, qui maintiennent le corps dans leurs tensions. Tout praticien du corps l’a observé : en libérant la structure, il arrive que des émotions sortent et viennent traverser la personne, alors que rien, dans la séance, ne les avait convoquées. C’est que l’on vient d’entrouvrir une porte, et ce qui attendait derrière s’y engouffre.

C’est à ce moment précis que le travail psychologique devrait prendre le relais du travail corporel. Il y a entre les deux une profonde complémentarité, et c’est tout l’esprit de cette approche : ne plus séparer le moment où le corps s’ouvre du moment où ce qui en sort est accueilli.

Le cercle de la douleur

Suivons maintenant le chemin d’une émotion qui n’a pas pu se dire.

Une émotion est un mouvement : elle demande à s’exprimer et à sortir. Quand elle ne le peut pas, elle ne disparaît pas pour autant. Elle reste, et elle maintient à l’intérieur une pression qui se transforme en tension nerveuse. Cette tension se répercute dans le corps : contractions musculaires, blocages, puis douleurs. Et la douleur, à son tour, exacerbe les émotions, qui augmentent la pression, qui renforce les tensions. Vous voyez le cercle se refermer.

Le langage populaire ne s’y trompe d’ailleurs pas, qui parle de gorge nouée, de peur au ventre, de poids sur la poitrine : il sait, lui, où logent les émotions que nous n’avons pas dites.

Ce cercle de la douleur, beaucoup de praticiens le sous-estiment, précisément parce qu’il se joue à cheval sur deux territoires : il commence dans la psyché et s’achève dans les tissus, ou l’inverse. Le corps prend, emmagasine, compense. Mais pour un temps seulement. Lorsque la coupe est pleine, elle déborde, et ce qui sort avec la pression accumulée, ce sont toutes les émotions non digérées que nous avons entassées. Combien de fois faut-il attendre d’être au pied du mur pour que sorte enfin ce qui nous rongeait de l’intérieur ?

Notre corps ne nous veut aucun mal en nous faisant mal. Son message est celui d’un allié : évacuer le trop-plein, nous obliger à réagir, nous ramener vers ce qui demande à être entendu.

Le cercle de la douleur : de l'émotion bloquée à la douleur, et retour

Un processus naturel de retraitement intérieur

Car il faut le rappeler : nous possédons tous, de constitution, un processus intérieur qui digère ce que nous vivons. Les expériences se déposent, se traitent, se rangent ; la vie continue. En EMDR, on le nomme le Traitement Adaptatif de l’Information. Dans le Focusing d’Eugene Gendlin, héritier de l’approche de Carl Rogers et auquel je me suis formé, tout est conçu pour rendre au corps l’accès à ce processus, à travers ce que Gendlin a appelé le felt sense, le sens corporel. Chaque école lui donne un nom différent ; le processus, lui, reste le même, et il fait partie de notre constitution psychique.

Lors d’un choc trop fort, ce processus se bloque, comme un grain de sable dans un rouage. L’expérience reste alors en suspens : ni digérée, ni oubliée, elle continue de peser depuis le corps. Bessel van der Kolk a consacré à cette réalité clinique un livre entier, dont le titre dit tout : Le corps n’oublie rien (Albin Michel, 2018).

« Le procédé que nous avons découvert se révèle conforme à la nature du corps et est ressenti comme tel. »

Eugene Gendlin, Focusing, au centre de soi (Les Éditions de l’Homme, chap. 1, p. 19)

Toute la question de l’accompagnement devient alors : comment rendre à la personne l’accès à son propre processus ? Le langage est une voie, et elle a fait ses preuves. Mais nous ne sommes pas faits que de mots. Nous sommes aussi faits de maux, bien présents dans notre corps. Il fallait donc un outil qui intègre pleinement le corps, pour rejoindre l’émotion là où elle est retenue, et non là où elle se raconte.

Les MOCLÉ : la porte du corps

Mon chemin de clinicien m’a fait traverser plusieurs méthodes de libération émotionnelle. Je me suis notamment formé à l’EMDR auprès de l’institut fondé par David Servan-Schreiber, au moment où celui-ci rapportait cette technique en France : une approche par stimulations bilatérales dont la valeur est aujourd’hui largement reconnue dans la prise en charge du psychotraumatisme. Chacune de ces méthodes m’a appris quelque chose, et je continue de m’appuyer sur ce qu’elles m’ont montré.

Les MOCLÉ sont nés de ce parcours, et de sa rencontre avec la thérapie manuelle. On pourrait les comprendre comme le versant pleinement corporel des approches de retraitement : là où d’autres passent par le regard ou par l’attention, les MOCLÉ passent par le contact et par le mouvement. Le geste ne vise pas la structure pour elle-même : il ouvre un accès direct au vécu, sans artifice de langage, sans médiation du récit.

Concrètement, tout part des zones où les tensions sont retenues, des zones que la personne reconnaît immédiatement, parce qu’elles sont sensibles, souvent douloureuses. Le diaphragme en est le carrefour le plus fréquent : un débordement émotionnel a inévitablement des répercussions sur notre souffle et notre capacité respiratoire. En agissant directement sur la cage thoracique, par exemple par la technique du recoil sternal, on libère la structure et la respiration, et avec elles les émotions figées à cet endroit, sans avoir besoin de passer d’abord par le mental et la compréhension intellectuelle.

C’est là, tel que je l’observe depuis des années, l’un des grands intérêts de cette voie : éviter au maximum les interruptions du mental, qui commente, contrôle, analyse, et permettre à la personne de rester dans son processus de retraitement intérieur pendant qu’il se déroule. Accès direct par le corps, accès direct aux émotions.

Une séance d’urgence

Je voudrais vous raconter une séance qui illustre ce que cette complémentarité change dans les situations les plus aiguës.

Un homme me consulte en urgence, quelques jours après la découverte brutale du corps d’un ami. Les images le hantaient. Mon seul objectif, ce jour-là : qu’il ressorte de la séance apaisé, et que ces images perdent leur emprise.

J’ai d’abord mobilisé les outils de désensibilisation auxquels je suis formé. L’apaisement venait, réellement. Mais son mental continuait de dérouler les souvenirs, un à un, comme s’il devait tous les analyser, et le temps d’une séance n’y aurait pas suffi. Il aurait fallu s’arrêter là et reprendre plus tard, ce qui n’aurait rien eu d’anormal.

J’ai alors proposé de passer par le corps. Sous les MOCLÉ, son souffle s’est relâché, les tensions nerveuses ont cédé, et tout s’est mis à circuler : comme si ce qui tournait en boucle dans sa tête se déposait enfin, sans blocage. Il est sorti de la séance apaisé, libéré de ces images qui le torturaient, comme passé à autre chose à l’intérieur de lui.

Je vous rapporte cette séance telle que je l’ai vécue, et je me dois d’être clair : toutes les situations ne se dénouent pas ainsi, et je ne vous promets rien de tel. Mais elle montre ce que j’observe depuis des années dans ma pratique : quand on frappe à la porte du corps, le processus intérieur reprend souvent son mouvement là où le mental le retenait.

Une intelligence plus ancienne que nos écoles

J’ai longtemps cru explorer un chemin neuf. Puis j’ai découvert à quel point d’autres l’avaient emprunté avant nous.

Les traditions chamaniques, auprès desquelles j’ai reçu des enseignements, passent par le corps depuis toujours : le tambour, le rythme, le souffle, le corps entier engagé pour faire sortir ce qui encombre la personne. La Chine antique avait consigné dans le Cong-Fou tout un art de postures, de respirations et de gestes pour dénouer ce qui bloque ; ce texte, rapporté en France par le jésuite Pierre-Martial Cibot en 1779, a nourri les pères de la gymnastique et du massage modernes. Et la médecine traditionnelle chinoise, que j’étudie et pratique, décrit finement, organe par organe, les liens entre les émotions et les grandes fonctions du corps.

On n’invente pas grand-chose, au fond. On relie ce que nos découpages avaient séparé, et l’on redécouvre ce que tant de cultures savaient avant nous : le corps est une voie d’accès au monde intérieur, et il l’a toujours été.

L’Écoute Sensitive : la qualité qui fait le praticien

La technique, dans sa forme, est simple. Ce qu’elle demande est d’un autre ordre.

Car pour poser le geste juste au bon moment, il faut développer une qualité peu étudiée et peu reconnue : une capacité d’écoute et de lecture intuitive à travers son propre corps, que j’appelle l’Écoute Sensitive. Sentir, sous ses mains et en soi, ce qui se passe chez l’autre ; percevoir le moment où quelque chose demande à sortir ; accompagner sans forcer. Cette intuition n’est pas un don réservé à quelques-uns : c’est une capacité qui se développe, et j’ai consacré un article entier à la manière dont le thérapeute peut la cultiver .

Voilà peut-être la raison pour laquelle cette voie est restée si peu explorée. Il faut porter en soi un intérêt réel pour la démarche psychologique, et en même temps une vraie sensibilité à l’approche corporelle : deux orientations que nos champs de connaissance étudient côte à côte, séparément, chacune dans son couloir. Nous sommes pourtant constitués des deux. Un corps vivant, rempli d’émotions. Le corps porte ce que la parole ne dit pas encore ; encore faut-il des praticiens formés à entendre les deux langues.

Ce que cette approche demande, et ce qu’elle ne remplace pas

Je vous dois la même clarté que celle que je demande à mes élèves.

La puissance d’un accès direct impose un cadre. Faire s’ouvrir la porte des émotions n’est pas un exploit : c’est le début du travail. Ce qui remonte demande à être accueilli, retraversé, accompagné jusqu’au bout de sa libération, et cela relève d’une vraie compétence clinique. C’est pourquoi les MOCLÉ se transmettent dans la durée, avec un travail sur soi, un cadre et une supervision, et jamais comme un catalogue de gestes. C’est aussi pourquoi rien de ce que je décris ici ne remplace un suivi médical ou psychologique en cours : si vous êtes accompagné, ce lien est précieux, gardez-le.

Quant aux professionnels que je forme, ils me confirment à leur tour ce qu’ils observent : ce qui change d’abord, c’est leur regard. Ils cessent de choisir entre le corps et la psyché, et deviennent capables d’intervenir dans un même geste sur l’un et sur l’autre, au service de la relation. Ce n’est pas une affaire d’accumuler des outils. C’est un changement de posture : considérer la personne comme un seul système vivant, et la rejoindre là où elle retient.

Et la dimension spirituelle ?

Faut-il croire à quoi que ce soit pour pratiquer ce que je viens de décrire ? Non. Cette approche n’impose aucune vision du monde, et elle se suffit dans le champ psychocorporel.

Mais je serais incomplet si je taisais ceci : certaines personnes que nous recevons portent une sensibilité spirituelle, et ce qui se libère chez elles ouvre parfois sur des questions de sens qui dépassent le seul registre psychologique. Ce n’est pas une obligation d’y répondre par la spiritualité. Simplement, à partir du moment où la personne y est sensible, j’estime qu’il est du devoir du thérapeute d’être à l’écoute et de pouvoir l’entendre sur cette dimension, autant que sur celle du corps ou de la psyché. Cela fait partie, en tout cas, de mon éthique de thérapeute.

Ouvrir les deux portes

Un corps biologique rempli d’émotions : voilà ce que nous sommes, et personne ne me contredira là-dessus. Il est temps que nos pratiques ressemblent à ce que nous sommes.

Et vous, dans votre pratique, de quel côté de la frontière vous tenez-vous ? Et qu’attendrait-il, chez les personnes que vous accompagnez, derrière la porte que votre outil actuel n’ouvre pas encore ?

Si cette approche résonne avec votre pratique et que vous souhaitez l’apprendre, vous pouvez découvrir la formation à la PsychOstéo Thérapie et à ses MOCLÉ, quand ce sera le moment pour vous.


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