Ouvrir le grand livre de la mémoire

Photographies de famille anciennes, la mémoire de la lignée

Pourquoi le transgénérationnel est la source de notre vie.

Je viens de réaliser que depuis ma première formation, il y a maintenant plus de 25 ans, j’avais commencé à aborder l’approche thérapeutique sur ce que j’avais appelé « La Libération des Mémoires » et je ne comprends que maintenant que toute ma carrière s’est finalement orientée vers cette approche des mémoires passées que l’on porte en nous.

C’est vraiment étrange de le réaliser. Et si je n’avais pas dû regarder de fond en comble ma démarche de formation et revoir mon projet, je n’aurais pas vu cela. Comment on peut porter un projet toute sa vie, sans le réaliser ?

Pourtant de nombreuses fois, cette question est revenue sur le devant de la scène comme la fois où je me suis retrouvé quelque peu démuni. J’accompagnais une personne et je ne savais pas comment l’aider à avancer dans ce qui était emmêlé au niveau des émotions et des sentiments, dans son histoire. Rien ne s’ouvrait, et tout restait dans l’histoire individuelle.

Je me disais à l’intérieur de moi qu’il faudrait une constellation familiale pour éclaircir son histoire. Mais j’étais en face à face avec elle, seul, et il n’y avait pas de possibilité d’en créer une. Enfin, c’est ce que je croyais. Alors je lui ai demandé de tracer à l’intérieur d’elle, dans son imaginaire, le schéma de sa famille : voir ses parents, voir où elle se situait dans l’espace par rapport à eux, de qui elle était le plus proche, qui était le plus éloigné, et surtout quels étaient les liens, les émotions, son ressenti de ce qu’elle vivait dans la relation avec chacun. Après sont venus les frères, les sœurs, les autres membres de la famille. C’est à ce moment-là qu’est née la CoFAH, la Constellation Familiale Assistée par Hypnose.

Cela a comme ouvert les blocages et les résistances. Il y a eu pour elle, à ce moment-là, une énorme prise de conscience : la réalité de son histoire, qu’elle n’arrivait ni à comprendre ni à voir, dans laquelle elle était prise dans ses émotions et ses sentiments sans pouvoir ni nommer, ni saisir quoi que ce soit, tout s’est éclairé à l’intérieur d’elle. Je la voyais de l’extérieur, ébahie de réaliser ça, comme si ses yeux s’ouvraient enfin sur la réalité de ce qu’elle vivait au quotidien, de ce qui la blessait, de ce qui la rendait malheureuse. Cela a été pour elle, une grande prise de conscience, comme si un voile s’était levé sur la réalité de son histoire et de son schéma de répétition.

Le passé n’est pas passé

Le voile se lève, et la réalité apparaît. Le passé remonte, et l’on réalise à cet instant qu’il n’est pas passé : il est bien dans le présent, il s’actualise. Ce que l’on vit là, maintenant, dans notre histoire, n’est qu’une répétition. Comme une scène de théâtre qu’on répète chaque jour, qui s’actualise et qu’on retient un peu plus encore chaque jour, comme si on ne pouvait pas défaire les nœuds et les fils de cette histoire qui s’est écrite. Un scénario écrit, déjà présent dans notre vie, et qui a été écrit, par d’autres personnes. Et pourtant, on vit dans cette réalité et on la porte.

Ouvrir le grand livre

Cela a été pour moi une vraie révélation de réaliser que l’on porte une histoire écrite. On a l’impression de ne pas pouvoir changer cette réalité, et quelque part c’est vrai. Et pourtant, à travers cette transmission, on a aussi la possibilité de la changer, mais seulement si l’on réussit à ouvrir ce grand livre de l’histoire, de la lignée, du transgénérationnel. Une fois qu’on ouvre ce grand livre, c’est comme si tout devenait possible. C’est comme si on avait accès à la première écriture et qu’on pouvait, à notre tour, écrire dans ce grand livre. Et de ce fait, changer le scénario, la scène et l’histoire complète.

Lorsque notre corps exprime la parole de la lignée

Que retient un corps qui porte un héritage qui ne lui appartient pas, et que font mes mains à cet instant ? C’est comme dans la technique des MOCLÉ, les Mouvements Ostéo-Corporels de Libération Émotionnelle, mes mains se mettent en résonance avec l’histoire, avec les émotions et les sensations qui ont été enregistrées, ancrées dans les cellules du corps. Tout notre corps garde en mémoire cette empreinte. Il y a l’empreinte sensorielle, et avec elle l’empreinte émotionnelle, la plus difficile, la plus douloureuse, celle qui crée toutes nos souffrances. Quand j’entre en contact avec le corps de l’autre, c’est comme si j’entrais en contact avec une autre Terre : marcher et découvrir son paysage, son ambiance, ses espoirs aussi. C‘est entrer en contact avec la vie. Dans cette rencontre, le corps du thérapeute traverse le temps. Il peut alors ressentir et vivre tout ce qui s’est passé, et en même temps, comme dans un miroir, le révéler dans la réalité présente : dans les tensions du corps, dans les points douloureux, dans les zones perturbées. On retrouve ici le principe même du symbole du thérapeute : le miroir, qui vient révéler pour libérer ce qui reste inscrit dans ce grand livre de la mémoire.

L’avantage de notre corps, c’est qu’il ne fait pas la distinction entre ce qui est rationnel ou pas. Il vit entièrement, sans filtre, sans réfléchir et sans analyser. Il vit complètement dans les sensations et dans les émotions. Je ne connais pas d’autre dimension intérieure qui soit plus connectée avec le ressenti et les émotions que notre propre corps. Voilà le point précis où la technique des MOCLÉ et le transgénérationnel se rencontrent : c’est à cet endroit que les MOCLÉ peuvent venir ouvrir la porte du transgénérationnel, la porte de ce grand livre de la mémoire.

La loyauté qui se cache derrière

Car on ne peut pas accompagner durablement la libération de ce que le corps retient, de ce qu’il garde comme souffrance et comme blessure, sans que nous réussissions à mettre de la distance avec toute la souffrance émotionnelle et ses ressentis. Le premier grand blocage, c’est justement de rester attaché à nos blessures. C’est comme s’il y avait une confusion dans l’empreinte : on ne veut pas remettre en question ces souffrances, parce que ce serait comme trahir toute la lignée, et tous ceux qui ont inscrit dans ce grand livre de la mémoire ce que devait être notre histoire et notre vie. C’est la question de la loyauté qui se cache derrière et qui nous empêche d’avancer : on croit rester fidèle par loyauté à la lignée et, en fait, on reste fidèle à la blessure et à la souffrance. La clé de la libération, c’est de prendre conscience de ce point fondamental. Lorsqu’on a compris qu’en remettant en question notre souffrance, on ne remet pas en question l’amour qui se cache derrière la loyauté. C’est tout le contraire, c’est comme si on reprenait entièrement la loyauté reçue pour écrire quelque chose de plus grand, de plus juste, de plus beau dans ce grand livre. En mémoire, par loyauté justement, de cet amour qui nous a transmis notre vie.

La traversée de son propre héritage

Un praticien qui n’a pas traversé son propre héritage risque de rester dans le mental, dans une compréhension du processus, mais sans l’avoir intégré. Il va vouloir aider une personne à traverser ses blessures sans, à l’intérieur de lui, se connecter à son vécu et ses émotions. Même s’il sait que le chemin, c’est passer au-delà de la blessure, au-delà de la souffrance, c’est comme s’il ne pouvait pas l’atteindre : il reste devant une porte fermée, fermée justement par les blessures, enfermé dans sa propre souffrance. Voilà pourquoi la clé, pour le praticien, c’est d’avoir vécu la traversée de son propre héritage, de sa propre lignée, de sa propre loyauté. Et d’avoir compris qu’à travers ce passage, en réalité ce qui compte, ce n’est ni la souffrance ni la blessure, mais l’amour qui se cache dans cette transmission, au cœur même de la lignée. Notre lignée nous a transmis toutes ces souffrances parce qu’ils n’ont pas pu faire autrement : ils ont cru que pour se protéger, il fallait se fermer, mettre à distance, réagir. Et cela nous a enfermés dans une répétition de vécus et de traumas.

Je crois que le travail sur ma lignée a été, finalement, le chemin de ma vie. Comme s’il avait commencé avant même ma naissance, lorsque mon père n’a pas voulu me reconnaître. Et j’ai réalisé que même l’absence totale est une présence, tellement présente qu’elle en est parfois plus présente que la présence elle-même. C’est cette absence qui m’a conduit sur mon chemin de vie, sur mon chemin de conscience, et qui m’a appris que la clé n’est nulle part ailleurs qu’à l’intérieur de soi-même, dans son cœur, dans ses sentiments et dans ses perceptions. Elle a toujours été là, et elle sera toujours là, comme si elle attendait qu’on la trouve : cette clé du transgénérationnel qui ouvre la porte. Car en réalité, cette porte est une porte d’amour, et en même temps une porte sacrée.

Pourquoi le passage de la Psychogénéalogie devient-il nécessaire

Alors, pourquoi j’instaure ce nouveau passage au début du parcours de la formation de thérapeute ? Au-delà de toutes les techniques, c’est le fondement même du sens de notre vie. Notre histoire porte à l’intérieur d’elle toutes les solutions, comme si elle portait toute notre mémoire inscrite, toutes les réponses que l’on attendait. L’être humain est un être de relation. Si l’on ne comprend pas ce qui se joue fondamentalement dans toutes nos relations, ce qui construit notre relation avec nous-mêmes, avec notre histoire, puis avec tous les autres, on ne comprend rien de la vie, on ne comprend rien de ce que l’on vit, on ne comprend rien de nos blessures et de nos souffrances. On avance en aveugle. Et on avance blessé, sans direction et plus rien n’a de sens. Alors que lorsque l’on prend conscience que tout est là, que tout se joue, que tout est visible, que tout l’a toujours été, c’est une vraie révélation. Quelles que soient les histoires, quels que soient les problèmes, quelles que soient les blessures de la personne que l’on va accompagner, sa solution est au cœur même de son histoire, derrière cette porte, inscrite dans ce grand livre de la mémoire.

Ce que l’on vit dans une session de psychogénéalogie

Dans le week-end, on vit une rencontre avec son histoire. Toutes nos histoires sont construites de relations, et l’on va partir à la rencontre des relations importantes de notre vie. Ces premières relations ont été nos parents, notre mère, notre père ou ceux qui ont joué ce rôle. Il y a toujours une relation principale : papa ou maman, qui se présente à nous de façon prioritaire ; on ne peut pas travailler en même temps une relation problématique avec nos deux parents. On va donc prendre conscience de la relation avec qui l’on a le plus de difficultés, et surtout par rapport à quoi : qu’est-ce qui nous a blessés, comment avons-nous vécu, en tant qu’enfant, cette relation avec notre parent. On va explorer la qualité même de la blessure de l’enfant, qui a pu rester présente jusqu’à l’âge adulte. Et l’on va commencer à résoudre certaines problématiques, à mettre des mots, mais surtout, derrière les mots, à vivre pleinement les émotions et le vécu. C’est ici que se trouve la clé. Une personne qui ne vit pas les émotions et le vécu de la relation principale qui a construit sa vie, ne peut pas résoudre et trouver de solution. Ce passage ne peut se vivre qu’en vivant pleinement les émotions et les sensations, dans notre corps, de ce qui a été vécu dans notre histoire. C’est comme si la porte ne pouvait s’ouvrir que si on le vivait pleinement et entièrement.

Ce qu’un week-end de psychogénéalogie n’est pas

Il faut dire aussi ce que ce week-end n’est pas. Il ne va pas résoudre la problématique complète de toutes nos lignées : on travaille d’abord une lignée avant l’autre, et il y a déjà tout un cheminement à faire dans une lignée pour pouvoir, éventuellement, aborder l’autre. Ce n’est pas non plus un exposé théorique sur ce qu’on pourrait appeler, en systémie familiale, un génosociogramme. Il n’y a pas de théorie : il y a le vécu de la relation, et cela, c’est accessible à tous, que l’on soit quelqu’un dans une quête intérieure ou un thérapeute. La compréhension vient ensuite ; on peut poser après des éléments qui permettent à notre mental de mieux cerner et de mieux réaliser. On y découvre parfois qu’un point reste trop difficile, trop douloureux, encore trop en souffrance : alors on peut poursuivre vers un suivi individuel après la session, ou prendre conscience que le chemin commence, et que la problématique de notre vie ne se résout pas dans un week-end, parce qu’elle est liée à un chemin de vie. Toutes nos prises de conscience font partie de cette grande évolution de qui nous sommes et chaque pas que nous faisons, nous fait avancer.

Un acte de foi

Je me suis toujours imposé cette volonté d’avancer au plus près de la Vie. Parce que la Vie m’a montré très tôt la blessure et la souffrance, et qu’en voulant résoudre mes blessures et mes souffrances, cela m’a toujours amené à chercher, à comprendre, à trouver des solutions. C’est ce que j’ai toujours fait, en tant que thérapeute, en tant que formateur, en tant qu’enseignant, en tant que passeur : aider à passer de l’autre côté de ce voile de l’oubli, du temps et de l’histoire. C’est pour cette raison que je ne veux pas répéter deux fois le même enseignement. Il se réactualise, en réalité, avec chaque rencontre et avec chaque groupe : chacun porte ses questions, et ces questions m’aident, m’accompagnent et me guident à dire et à montrer les choses de la façon la plus vivante possible. Dès qu’une structure devient figée, elle meurt, et c’est comme si je mourais aussi à l’intérieur. Dans ce nouveau parcours qui se dessine, c’est un nouvel élan de vie et un appel à renaître. Ce n’est pas une obligation. C’est un souhait, c’est une prière.

C’est profondément un acte de foi.

Patrice LE THIEC HUET, psychologue clinicien

Les prochains week-ends Psychogénéalogie ont lieu bientôt près de chez vous. Si ce passage vous appelle, vous pouvez y prendre place, quand ce sera le moment pour vous.


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